Luc Ferry est ravi d'avoir jeté un pavé dans la marre. La violence des réactions, à la suite de la révalation des aventures de DSK au Sofitel et des propositions réflexologiques de Georges Tron, inaugure sans doute une catharsis nécessaire et trop longtemps repoussée.
Avant tout, il convient de ne pas se tromper de débat. Quoiqu'en pensent (ou feignent de croire) certains, il ne s'agit pas d'américaniser les moeurs françaises et d'inaugurer le grand retour de l'ordre moral au son du clairon. Personne ne s'intéresse à la vie privée des politiques, aussi mouvementée qu'elle puisse être, même si dans un élan de curiosité innocente et passagère on aimerait bien savoir qui est le père de l'enfant de Rachida Dati. Cette curiosité, d'ailleurs, est bien pratique pour faire parler de soi lorsque l'on est un people sur le retour. Bref, tout cela n'est pas le sujet.
Le sujet en revanche, c'est l'impunité, en matière de moeurs, des crimes et délits commis par les politiques. C'est également la complicité supposée du gouvernement et de l'administration. C'est enfin le financement de conneries individuelles avec l'argent public. En la matière, le grand et sain déballage actuel survient au terme d'une longue période de silence.
Les réactions de la classe politique aux propos de Luc Ferry sont consternantes. A l'unanimité, les dénégations outrées laissent entendre que d'une part personne n'a eu vent des faits évoqués, et que d'autre part Ferry serait coupable de n'avoir pas dénoncé de crime. Le mensonge sur le premier point sidère à bon droit l'opinion, qui y voit une nouvelle preuve d'un réflexe de classe de la part des politiques pour protéger l'impunité. Quant à l'accusation de non-dénonciation, elle est d'une hypocrisie sans nom : même si l'on imagine que Ferry ne fait que colporter des rumeurs infondées, il est difficile de douter de sa sincérité quand il évoque des conversations "au plus haut niveau de l'Etat", lesquelles font écho aux allusions d'étouffement de l'affaire qu'avait faites Yves Bertrand au cours d'entretiens radiophoniques. A l'origine de cette impunité en matière de moeurs, il y a d'abord eu un renversement des valeurs. Dans le grand élan funeste de déconstruction de toute valeur morale qui a suivi mai 68, quelques pseudo-penseurs en pointe tels que Cohn-Bendit, Kouchner ou Lang ont entrepris de d'explorer les "rivages interdits de la sexualité puérile" (in Gay Pied, 31 janvier 1991). Un tel discours a constitué un socle idéologique hallucinant à partir duquel ont été justifiés toutes sortes de comportements criminels, désormais pratiqués avec la meilleure conscience du monde. L'arrière-plan intellectuel d'une certaine classe politique expliquerait à la fois la gravité des agissements et le silence de ceux qui savaient - ou qui soupçonnaient.
Alors que l'on sort ces jours-ci quelques cadavres du placard, les évocations d'affaire de moeurs ont émaillé la vie politique depuis les années soixante-dix, parfois autour de mêmes protagonistes. En 1977, une tribune collective publiée dans Le Monde prenait la défense de trois condamnés pour attentat à la pudeur qui avait eu lieu quelques années auparavant. La liste des signataires est édifiante, puisque l'on y trouve Aragon, Ponge, Barthes, Beauvoir, Lang, Matzneff, Glucksmann, Kouchner, Sollers, et encore pas mal d'autres. Plus tard, l'affaire du lieu de vie Le Coral avait fait grand bruit en 1982, avant de faire pschitt et de laisser quelques questions sans réponse (voir à ce sujet la page Wikipédia). Le 31 décembre 2005, une dispute apparemment homérique entre Douste-Blazy et Dominique Cantien avait suscité la colère de Jacques Chirac et occasionné, à en croire le Canard Enchaîné, 30.000 euros de dégâts. En 2005, l'hebdomadaire l'Express évoque sans s'étendre une ancienne rumeur d'arrestation de Jack Lang au Maroc pour une affaire de moeurs qui aurait été soldée par une exfiltration discrète. L'intéressé avait clairement démenti et il n'y a, semble-t-il, jamais eu de suites. Enfin, l'ancien directeur des renseignements généraux Yves Bertrand a, pour sa part, évoqué en 2009, à l'antenne de RMC, une affaire de pédophilie concernant un ministre. Deux magistrats, déclare-t-il, lui ont rapporté l'affaire mais n'étaient pas saisis du dossier. Bertrand assure avoir rendu compte oralement à sa hiérarchie, qui n'a pas agi. Lorsque les journalistes parlent d'étouffement de l'affaire, Bertrand reste muet. Aujourd'hui même enfin, Luc Ferry aurait suggéré aux enquêteurs d'entendre le même Yves Bertrand. En regard de la passion de DSK pour les femmes et de celle de Georges Tron pour la pratique de la réflexologie plantaire auprès de la gent fémine, le sujet que Luc Ferry met sur la table est grave - comme le sont les accusations de viol. On est loin de l'immixion dans la vie privée.
Il faut souhaiter que le remue-ménage provoqué par Luc Ferry inaugure une catharsis nécessaire : si la moitié des rumeurs sont fondées, un grand nettoyage de printemps est indispensable pour séparer le bon grain de l'ivrae et convaincre l'opinion que les politiques ne sont pas "tous pourris" et que les bons ne couvrent pas les méchants.
Alors, que les bons se rassurent et que les méchants tremblent...
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